Elle aime les hommes.
Depuis toujours leurs corps l'aimantent irrésistiblement, pourvu qu'ils aient les yeux tendres et de belles mains.
Elle n'est pas très exigeante en ce qui concerne ce qu'on nomme "beauté". L'intelligence, la finesse l'attirent bien davantage. Surtout, la perception d'une fêlure l'électrise.
Elle est sensuelle. Elle aime sentir, toucher, goûter. Un regard peut suffire à éveiller ses sens. Un effleurement déclenche, s'il est subtil, la vague de chaleur, reconnaissable entre toutes, qui irradie du creux de ses hanches au sommet de sa poitrine et la rend capable de toutes les folies.
Ses affections ne se répandent pourtant pas si facilement. La plupart du temps, le désir suffit, muet, clandestin. Il est rare qu'elle prenne le risque de montrer les soubresauts interdits qui l'agitent à celui qui les a provoqués.
mardi 14 décembre 2010
mercredi 8 décembre 2010
Autre métamorphose
Un matin au réveil M. X s’aperçut que personne ne le connaissait. Et cela lui parut intolérable. Il décida donc sur le champ – et ce fut bien là la première décision qu’il prit en toute sa vie – de faire cesser, par n’importe quel biais, à n’importe quel prix, ce déplorable état de chose. Car à son idée, il était proprement injuste – et pas seulement désagréable – que personne ne sût son existence.
Ce n’était pas pour ses talents qu’il voulait être connu ; et de fait, ils étaient rares, faibles, et pour tout dire incertains. Ses capacités l’avaient avec peine hissé à un poste obscur de comptable, dans une petite entreprise oubliée qui fabriquait des emballages de carton pour une marque de portions fromagères. Au fond d’un couloir poussiéreux, dans un bureau dont les fenêtres s’ouvraient sur une banlieue morte, M. X tous les jours taillait des crayons et vérifiait laborieusement la correspondance implacable des colonnes de revenus et de dépenses. Il n’était même pas un de ces employés modèles qui font la fierté du petit entrepreneur, ces dociles tâcherons qui mettent leur orgueil à tracer des traits droits ou à faire des additions exactes à la virgule près ; son métier l’ennuyait et il n’y prenait aucun plaisir. Des fautes émaillaient régulièrement ses registres, pas assez pour mettre son emploi en péril, mais bien trop pour que lui soit décerné le ruban bleu du meilleur comptable du département. Ce même ruban bleu qu’avait raflé quelques années plus tôt son voisin de bureau, ce qui lui avait valu sa photo dans les journaux locaux, et la considération de sa boulangère.
Pour M. X, pas de photo, pas de considération, pas de regards entendus et de sourires murmurant sur son passage : « c’est lui ! c’est lui ! mais si, enfin, tout le monde parle de lui ! oui, lui, là… C’est lui… »
Son physique était tout aussi quelconque. De taille moyenne, les cheveux bruns et ternes, les yeux noisette sans aucun éclat, les lèvres serrées, mince sans aller jusqu’à la maigreur, classique sans élégance, des traits réguliers mais sans charme. Personne ne se retournait sur lui, comme sur son ami Z., sportif et plein d’allure, que des touristes japonais avaient un jour voulu photographier alors qu’ils déambulaient tous deux sous les arcades de la rue de Rivoli.
Avait-il donc de grandes qualités morales ? Souvent les êtres que la fortune n’a pas doté extérieurement se révèlent extraordinairement riches sur le plan de l’affectivité ; avait-il donc une immense générosité, un courage de lion masqué sous son apparence anodine ? Ou bien une bonté de samaritain, recueillant le chaton perdu, ramassant les paquets tombés sur le trottoir, faisant traverser vieillardes terrifiées ou enfants imprudents ? Rien de tout cela. M. X avait le cœur étroit comme son pardessus, l’âme mesquine et les idées courtes. Il aimait ce que tout le monde aime, prenait ses vacances en août, avait un ami d’enfance à qui il n’avait depuis fort longtemps plus rien à dire, et votait à chaque élection pour la majorité. Il payait ses impôts par tiers pour ne rien donner au fisc, mettait deux euro chaque dimanche à la quête parce que ça fait un compte rond, voyait ses parents une fois par mois et reprenait toujours du gigot. Il s’était marié, avec une ancienne camarade de classe, qui l’avait quitté au bout de quelques années pour rejoindre un photographe ; et M. X comprenait fort bien son départ. Pour tout dire, il en avait même été soulagé, car elle ne travaillait pas, et il espérait grâce à son divorce faire d’appréciables économies. Ce n’était pas à proprement parler de l’avarice, non ; simplement une déformation professionnelle. M. X considérait ses dépenses personnelles avec la même objectivité que celle qu’il adoptait pour vérifier que l’on vendait bien autant d’emballages cartonnés que l’on en fabriquait. Pour ce comptable, une dépense était toujours une sortie d’argent, et le fait que cet argent soit employé à régler une facture de plombier ou une note de restaurant ne changeait rien à la perte subie.
Le divorce de M. X inaugura ainsi une période de prospérité financière fondée sur un sens accru de l’économie et de l’optimisation. Il ne fit plus ses courses que dans les supermarchés proposant les prix les plus avantageux, aux périodes de promotion si possible ; ses cheveux étaient taillés par les apprentis coiffeurs, ses sorties le conduisaient de préférence aux concerts gratuits que fournissent les églises parisiennes aux mélomanes désargentés, ses costumes se réduisirent au nombre de quatre – un pour chaque saison, entretenus avec un soin scrupuleux. Son compte en banque grossit, au rythme même où ses placards se vidaient.
Un tel régime aggrava certainement l’anonymat de M. X. Ses quelques connaissances se lassèrent des orgues de Saint-Eustache, et lorsqu’ils émirent à plusieurs reprises le souhait de se restaurer dans une brasserie quelconque, M. X. décida de ralentir le cours galopant de sa vie sociale. Il se rendit alors vite compte que la marque la moins chère, quel que soit le produit, est toujours celle que choisit le plus grand nombre de gens ; et que plus rien ne le singularisait d’aucun de ses voisins. Au point qu’il en vint à douter qu’un seul être au monde sache son nom. Combien de personnes me connaissent, se dit-il un jour ? Qui possède, quelque part, mon numéro de téléphone ? Voilà une question fort intéressante, et qui pour M. X était comme le critère infaillible d’évaluation de « l’impact social » d’une personne. Qui a mon numéro de téléphone ? Ou, mieux encore : qui désire l’avoir ? Il décida que les parents et la famille en général ne comptaient pas ; sa mère elle-même possédait un carnet d’adresse fort rempli, mais la plupart des coordonnées récoltés dans ce précieux instrument l’étaient par hasard, et concernaient des personnes dont elle ne savait rien, et qu’elle ne se souciait absolument pas de connaître. Ses amis n’existaient plus ; ils avaient suivi l’appel du ventre, dédaignant le seul charme de sa conversation. A son travail, il n’avait aucun subordonné qui aurait pu éprouver le besoin de le joindre ; quant à son patron, il était bien certain que celui-ci préférerait largement le convoquer dans son bureau plutôt que de lui passer un coup de fil. M. X en arriva alors à cette dure conclusion : il n’y avait aucune chance que son téléphone sonne dans un avenir proche.
Cette conclusion le rongea plusieurs jours, jusqu’à ce fameux matin où il décida qu’il lui fallait coûte que coûte sortir de l’anonymat. Coûte que coûte…mais sans dépenser d’argent – du moins dans la mesure du possible. Le problème était fort épineux. Mais M. X ne renonça pas à son idée, et tous les jours, toutes les heures, il la retournait fébrilement dans son esprit, attendant.. Quoi ? L’idée, l’éclair qui le frapperait comme la foudre et lui ouvrirait les portes de la gloire. Mais rien ne vint pendant fort longtemps.
Enfin, un jour, il acheta un journal. Certains diront qu’ils ne voient pas ce qu’acheter un journal a de si extraordinaire. Mais M. X, depuis l’arrivée en ville des journaux gratuits, avait rangé la presse écrite et tout ce qui y était affilié dans la colonne des dépenses totalement inutiles. Ce fut donc bel et bien par un hasard providentiel – ou une inspiration divine, selon qu’on soit croyant ou athée ; qu’on me laisse ici le choix de l’agnosticisme – qu’un autre matin, qui suivait de trois mois celui de la fatale décision, M. X eut envie de lire un journal un peu plus épais que d’habitude. Comme il ignorait le tarif exact de la chose, il prit ses précautions, et se munit d’un billet de dix euro et d’un autre de vingt. Ce choix l’entraîna dans une série de dépenses inconsidérées et imprévues, car pour obtenir la monnaie que lui réclama l’incorruptible buraliste, il lui fallut faire l’acquisition d’une baguette de pain ET d’un croissant auprès d’une inflexible boulangère. Il rentra chez lui en maugréant, se fit un peu de café pour accompagner son croissant et ses tartines, déplia le journal et c’est alors qu’il la vit.
Une annonce, énorme, s’étalait en deuxième page ; la police rouge vif tranchait sur le gris des caractères habituels, et les lettres avaient une hauteur d’au moins cinq centimètres :
VOUS REVEZ D’ETRE CELEBRE ? L’ANONYMAT VOUS PESE ? VOUS VOULEZ VOTRE NOM DANS CE JOURNAL ? APPELEZ VITE LE : 09 00 00 00 09
Avec une audace qui le surprit lui-même, M. X saisit son téléphone et composa le numéro. Presque immédiatement, une douce voix féminine résonna dans son oreille :
« Allo, oui, bonjour ? Société « Tout pour vous plaire », que puis-je pour vous ?
Allo, bonjour, oui, c’est au sujet de l’annonce dans le journal.
L’annonce ? Oui monsieur, ne quittez pas, je vous prie… »
Au bout de quelques secondes, il entendit à nouveau la voix sucrée :
« Etes-vous disponible aujourd’hui ? Oui, vers 13 h ? C’est parfait, monsieur, présentez-vous 12 rue de Charenton et demandez madame Simone. Merci, au revoir. »
M. X ne put plus rien avaler de la matinée. A 12 h 30 il était devant le 12 rue de Charenton. C’était un grand immeuble moderne, tout de verre et de béton. Le logo de la société « Tout pour vous plaire », immense, s’étalait sur la façade au niveau du 7ème étage.
Mme Simone était une ample rombière, d'une effrayante vulgarité. Elle toisa M. X d'un air dédaigneux, et comme à regret, lui proposa une chaise. M. X s'assit, un peu déçu par l'apparence miteuse de son vis-à-vis. Il doutait que cette matrone dépenaillée, au maquillage criard, puisse l'aider dans sa quête de gloire.
« Alors vous avez lu l'annonce ? demanda-t-elle d'une voix désagréable.
Oui.
Et vous voilà... Nous n'avons pas eu beaucoup de réponses.
Il faut dire que ce n'est pas très explicite.
Vous êtes venu, pourtant.
Je ne suis pas curieux de nature... »
Cette réponse plut à Mme Simone. Elle sortit de sa poche un paquet de cigarettes et un briquet.
« Vous fumez ?
Non.
Je m'en serais doutée... »
Elle souriait en envoyant vers le plafond d'épaisses volutes malodorantes.
« Il s'agit de quelque chose de peu ordinaire. Vous êtes prêt à quoi exactement ?
A tout, pourvu que ce soit efficace.
Oh, ça le sera. Aucun doute là-dessus. Demain, tout le monde vous connaîtra...
Alors je suis votre homme.
Attendez quand même que je vous explique de quoi il est question... »
Au fur et à mesure que le projet prenait corps sous les inflexions grasseyantes de la voix de Mme Simone, les yeux de M. X s'écarquillaient. Un silence grave suivit la fin du long monologue de la gorgone, que rompit un toussotement de M. X.
« Evidemment c'est un peu...
Vous n'avez rien signé, vous pouvez dire non. Mais en ce cas faites-le vite, j'ai d'autres candidats à rencontrer et je n'ai pas de temps à perdre. »
Il réfléchit, eut une pensée pour sa médiocre existence, pour le vide qui l'environnait, pour l'ennui sans fin auquel il semblait promis. Et lentement, il hocha la tête.
Le lendemain, une foule épaisse se ruait au siège de la société « Tout pour vous plaire », écouter le discours prononcé par Aldo Tanizi à l'occasion du vernissage de son exposition. L'artiste remerciait, en termes émouvants et chaleureux, le dévouement de Mme Simone, généreuse mécène grâce à qui « L'homme en conserve », chef d'oeuvre d'audace et de virtuosité plastique, avait pu enfin voir le jour.
Ce n’était pas pour ses talents qu’il voulait être connu ; et de fait, ils étaient rares, faibles, et pour tout dire incertains. Ses capacités l’avaient avec peine hissé à un poste obscur de comptable, dans une petite entreprise oubliée qui fabriquait des emballages de carton pour une marque de portions fromagères. Au fond d’un couloir poussiéreux, dans un bureau dont les fenêtres s’ouvraient sur une banlieue morte, M. X tous les jours taillait des crayons et vérifiait laborieusement la correspondance implacable des colonnes de revenus et de dépenses. Il n’était même pas un de ces employés modèles qui font la fierté du petit entrepreneur, ces dociles tâcherons qui mettent leur orgueil à tracer des traits droits ou à faire des additions exactes à la virgule près ; son métier l’ennuyait et il n’y prenait aucun plaisir. Des fautes émaillaient régulièrement ses registres, pas assez pour mettre son emploi en péril, mais bien trop pour que lui soit décerné le ruban bleu du meilleur comptable du département. Ce même ruban bleu qu’avait raflé quelques années plus tôt son voisin de bureau, ce qui lui avait valu sa photo dans les journaux locaux, et la considération de sa boulangère.
Pour M. X, pas de photo, pas de considération, pas de regards entendus et de sourires murmurant sur son passage : « c’est lui ! c’est lui ! mais si, enfin, tout le monde parle de lui ! oui, lui, là… C’est lui… »
Son physique était tout aussi quelconque. De taille moyenne, les cheveux bruns et ternes, les yeux noisette sans aucun éclat, les lèvres serrées, mince sans aller jusqu’à la maigreur, classique sans élégance, des traits réguliers mais sans charme. Personne ne se retournait sur lui, comme sur son ami Z., sportif et plein d’allure, que des touristes japonais avaient un jour voulu photographier alors qu’ils déambulaient tous deux sous les arcades de la rue de Rivoli.
Avait-il donc de grandes qualités morales ? Souvent les êtres que la fortune n’a pas doté extérieurement se révèlent extraordinairement riches sur le plan de l’affectivité ; avait-il donc une immense générosité, un courage de lion masqué sous son apparence anodine ? Ou bien une bonté de samaritain, recueillant le chaton perdu, ramassant les paquets tombés sur le trottoir, faisant traverser vieillardes terrifiées ou enfants imprudents ? Rien de tout cela. M. X avait le cœur étroit comme son pardessus, l’âme mesquine et les idées courtes. Il aimait ce que tout le monde aime, prenait ses vacances en août, avait un ami d’enfance à qui il n’avait depuis fort longtemps plus rien à dire, et votait à chaque élection pour la majorité. Il payait ses impôts par tiers pour ne rien donner au fisc, mettait deux euro chaque dimanche à la quête parce que ça fait un compte rond, voyait ses parents une fois par mois et reprenait toujours du gigot. Il s’était marié, avec une ancienne camarade de classe, qui l’avait quitté au bout de quelques années pour rejoindre un photographe ; et M. X comprenait fort bien son départ. Pour tout dire, il en avait même été soulagé, car elle ne travaillait pas, et il espérait grâce à son divorce faire d’appréciables économies. Ce n’était pas à proprement parler de l’avarice, non ; simplement une déformation professionnelle. M. X considérait ses dépenses personnelles avec la même objectivité que celle qu’il adoptait pour vérifier que l’on vendait bien autant d’emballages cartonnés que l’on en fabriquait. Pour ce comptable, une dépense était toujours une sortie d’argent, et le fait que cet argent soit employé à régler une facture de plombier ou une note de restaurant ne changeait rien à la perte subie.
Le divorce de M. X inaugura ainsi une période de prospérité financière fondée sur un sens accru de l’économie et de l’optimisation. Il ne fit plus ses courses que dans les supermarchés proposant les prix les plus avantageux, aux périodes de promotion si possible ; ses cheveux étaient taillés par les apprentis coiffeurs, ses sorties le conduisaient de préférence aux concerts gratuits que fournissent les églises parisiennes aux mélomanes désargentés, ses costumes se réduisirent au nombre de quatre – un pour chaque saison, entretenus avec un soin scrupuleux. Son compte en banque grossit, au rythme même où ses placards se vidaient.
Un tel régime aggrava certainement l’anonymat de M. X. Ses quelques connaissances se lassèrent des orgues de Saint-Eustache, et lorsqu’ils émirent à plusieurs reprises le souhait de se restaurer dans une brasserie quelconque, M. X. décida de ralentir le cours galopant de sa vie sociale. Il se rendit alors vite compte que la marque la moins chère, quel que soit le produit, est toujours celle que choisit le plus grand nombre de gens ; et que plus rien ne le singularisait d’aucun de ses voisins. Au point qu’il en vint à douter qu’un seul être au monde sache son nom. Combien de personnes me connaissent, se dit-il un jour ? Qui possède, quelque part, mon numéro de téléphone ? Voilà une question fort intéressante, et qui pour M. X était comme le critère infaillible d’évaluation de « l’impact social » d’une personne. Qui a mon numéro de téléphone ? Ou, mieux encore : qui désire l’avoir ? Il décida que les parents et la famille en général ne comptaient pas ; sa mère elle-même possédait un carnet d’adresse fort rempli, mais la plupart des coordonnées récoltés dans ce précieux instrument l’étaient par hasard, et concernaient des personnes dont elle ne savait rien, et qu’elle ne se souciait absolument pas de connaître. Ses amis n’existaient plus ; ils avaient suivi l’appel du ventre, dédaignant le seul charme de sa conversation. A son travail, il n’avait aucun subordonné qui aurait pu éprouver le besoin de le joindre ; quant à son patron, il était bien certain que celui-ci préférerait largement le convoquer dans son bureau plutôt que de lui passer un coup de fil. M. X en arriva alors à cette dure conclusion : il n’y avait aucune chance que son téléphone sonne dans un avenir proche.
Cette conclusion le rongea plusieurs jours, jusqu’à ce fameux matin où il décida qu’il lui fallait coûte que coûte sortir de l’anonymat. Coûte que coûte…mais sans dépenser d’argent – du moins dans la mesure du possible. Le problème était fort épineux. Mais M. X ne renonça pas à son idée, et tous les jours, toutes les heures, il la retournait fébrilement dans son esprit, attendant.. Quoi ? L’idée, l’éclair qui le frapperait comme la foudre et lui ouvrirait les portes de la gloire. Mais rien ne vint pendant fort longtemps.
Enfin, un jour, il acheta un journal. Certains diront qu’ils ne voient pas ce qu’acheter un journal a de si extraordinaire. Mais M. X, depuis l’arrivée en ville des journaux gratuits, avait rangé la presse écrite et tout ce qui y était affilié dans la colonne des dépenses totalement inutiles. Ce fut donc bel et bien par un hasard providentiel – ou une inspiration divine, selon qu’on soit croyant ou athée ; qu’on me laisse ici le choix de l’agnosticisme – qu’un autre matin, qui suivait de trois mois celui de la fatale décision, M. X eut envie de lire un journal un peu plus épais que d’habitude. Comme il ignorait le tarif exact de la chose, il prit ses précautions, et se munit d’un billet de dix euro et d’un autre de vingt. Ce choix l’entraîna dans une série de dépenses inconsidérées et imprévues, car pour obtenir la monnaie que lui réclama l’incorruptible buraliste, il lui fallut faire l’acquisition d’une baguette de pain ET d’un croissant auprès d’une inflexible boulangère. Il rentra chez lui en maugréant, se fit un peu de café pour accompagner son croissant et ses tartines, déplia le journal et c’est alors qu’il la vit.
Une annonce, énorme, s’étalait en deuxième page ; la police rouge vif tranchait sur le gris des caractères habituels, et les lettres avaient une hauteur d’au moins cinq centimètres :
VOUS REVEZ D’ETRE CELEBRE ? L’ANONYMAT VOUS PESE ? VOUS VOULEZ VOTRE NOM DANS CE JOURNAL ? APPELEZ VITE LE : 09 00 00 00 09
Avec une audace qui le surprit lui-même, M. X saisit son téléphone et composa le numéro. Presque immédiatement, une douce voix féminine résonna dans son oreille :
« Allo, oui, bonjour ? Société « Tout pour vous plaire », que puis-je pour vous ?
Allo, bonjour, oui, c’est au sujet de l’annonce dans le journal.
L’annonce ? Oui monsieur, ne quittez pas, je vous prie… »
Au bout de quelques secondes, il entendit à nouveau la voix sucrée :
« Etes-vous disponible aujourd’hui ? Oui, vers 13 h ? C’est parfait, monsieur, présentez-vous 12 rue de Charenton et demandez madame Simone. Merci, au revoir. »
M. X ne put plus rien avaler de la matinée. A 12 h 30 il était devant le 12 rue de Charenton. C’était un grand immeuble moderne, tout de verre et de béton. Le logo de la société « Tout pour vous plaire », immense, s’étalait sur la façade au niveau du 7ème étage.
Mme Simone était une ample rombière, d'une effrayante vulgarité. Elle toisa M. X d'un air dédaigneux, et comme à regret, lui proposa une chaise. M. X s'assit, un peu déçu par l'apparence miteuse de son vis-à-vis. Il doutait que cette matrone dépenaillée, au maquillage criard, puisse l'aider dans sa quête de gloire.
« Alors vous avez lu l'annonce ? demanda-t-elle d'une voix désagréable.
Oui.
Et vous voilà... Nous n'avons pas eu beaucoup de réponses.
Il faut dire que ce n'est pas très explicite.
Vous êtes venu, pourtant.
Je ne suis pas curieux de nature... »
Cette réponse plut à Mme Simone. Elle sortit de sa poche un paquet de cigarettes et un briquet.
« Vous fumez ?
Non.
Je m'en serais doutée... »
Elle souriait en envoyant vers le plafond d'épaisses volutes malodorantes.
« Il s'agit de quelque chose de peu ordinaire. Vous êtes prêt à quoi exactement ?
A tout, pourvu que ce soit efficace.
Oh, ça le sera. Aucun doute là-dessus. Demain, tout le monde vous connaîtra...
Alors je suis votre homme.
Attendez quand même que je vous explique de quoi il est question... »
Au fur et à mesure que le projet prenait corps sous les inflexions grasseyantes de la voix de Mme Simone, les yeux de M. X s'écarquillaient. Un silence grave suivit la fin du long monologue de la gorgone, que rompit un toussotement de M. X.
« Evidemment c'est un peu...
Vous n'avez rien signé, vous pouvez dire non. Mais en ce cas faites-le vite, j'ai d'autres candidats à rencontrer et je n'ai pas de temps à perdre. »
Il réfléchit, eut une pensée pour sa médiocre existence, pour le vide qui l'environnait, pour l'ennui sans fin auquel il semblait promis. Et lentement, il hocha la tête.
Le lendemain, une foule épaisse se ruait au siège de la société « Tout pour vous plaire », écouter le discours prononcé par Aldo Tanizi à l'occasion du vernissage de son exposition. L'artiste remerciait, en termes émouvants et chaleureux, le dévouement de Mme Simone, généreuse mécène grâce à qui « L'homme en conserve », chef d'oeuvre d'audace et de virtuosité plastique, avait pu enfin voir le jour.
Le dire ou pas
Tout commença le jour où elle ne voulut plus lui dire qu'elle l'aimait.
Les mots refusaient de franchir la barrière de ses lèvres. Il lui semblait qu'en prononçant ces syllabes molles – jeetttèèèmmmmm – elle troublerait un ordre fragile et précieux ; le bruit de son aveu retentirait comme une indécence, une facilité inexcusable, une compromission à la sensiblerie ambiante.
Certainement, elle ne lui dirait jamais une chose pareille. « Je t'aime » ; comme cela sonnait mal ! Petit, mesquin, étriqué, face au maelstrom véritable qu'il lui semblait vivre !
Elle ne put pourtant lui expliquer les raisons de son refus – et n'étaient-elles pas évidentes ? Pourquoi expliquer ce qui saute aux yeux ? Pourquoi signaler ce qui apparaît de soi-même ?
Il plongea les yeux dans sa pinte de bière blanche, était-il troublé de son refus ? Elle n'en fut pas certaine sur le moment. Il souriait dans le vague, et ils se séparèrent comme d'habitude, avec un long baiser humide et un peu gluant.
Plus tard, elle se reprocha un bref moment ce qui lui apparaissait à présent comme un caprice ; une petite vague de remord vint occuper son cerveau, vite chassée par la perspective d'une longue après-midi de travail sous une chaleur étouffante. Les mots n'étaient que des mots.
Le soir-même, elle se rendit compte que quelque chose avait changé. Le regard qu'il portait sur elle, ironique, un peu étonné aussi, semblait la découvrir pour la première fois. Ils dînèrent en silence, travaillèrent, allèrent se coucher. Il n'eut pas, au moment d'éteindre la lumière, le geste familier de lui découvrir les fesses pour les caresser ; elle n'osa rien solliciter, et s'endormit un peu péniblement.
Le lendemain, il partait plus tôt qu'elle. A 7 heures, il vint lui baiser le bout des doigts, et la réveilla ; elle feignit de continuer à dormir, pour mieux profiter des baisers doux et chauds qui couraient sur sa peau comme de légers insectes ; elle entrouvrit les yeux pour le voir, pas assez cependant pour qu'il se rendît compte de sa petite supercherie ; il avait toujours le même regard que la veille, et elle referma les yeux, un peu inquiète.
Les jours se suivirent et se ressemblèrent, étrangement. Le matin, quelques baisers légers dans un demi-sommeil. Le soir, ils se retrouvaient, échangeaient quelques banalités, travaillaient, s'endormaient. Au bout d'une semaine, elle réalisa qu'ils ne faisaient plus l'amour.
Elle s'en ouvrit à lui, s'en irrita même un peu. Il ne répondit rien, toujours avec ce même sourire un peu amer, un peu lointain. Elle pleura, cria, tempêta.
Alors, lentement, d'une voix si feutrée qu'il fallait tendre l'oreille pour en saisir les inflexions, il lui demanda de prononcer ces trois mêmes mots.
Un vertige la saisit. Il la regardait, si proche, si étrange, si terrifiant à présent, et elle se sentit envahie par une faiblesse insurmontable. C'était si facile, il suffisait d'écarter ses lèvres et d'articuler.
Elle ouvrit la bouche, la referma. Aucun son ne sortit. Elle tendit les bras, pitoyable, implorante. Elle resta ainsi, les mains ouvertes, les larmes ruisselant sur ses joues, longtemps après qu'il eut refermé la porte derrière lui.
Les mots refusaient de franchir la barrière de ses lèvres. Il lui semblait qu'en prononçant ces syllabes molles – jeetttèèèmmmmm – elle troublerait un ordre fragile et précieux ; le bruit de son aveu retentirait comme une indécence, une facilité inexcusable, une compromission à la sensiblerie ambiante.
Certainement, elle ne lui dirait jamais une chose pareille. « Je t'aime » ; comme cela sonnait mal ! Petit, mesquin, étriqué, face au maelstrom véritable qu'il lui semblait vivre !
Elle ne put pourtant lui expliquer les raisons de son refus – et n'étaient-elles pas évidentes ? Pourquoi expliquer ce qui saute aux yeux ? Pourquoi signaler ce qui apparaît de soi-même ?
Il plongea les yeux dans sa pinte de bière blanche, était-il troublé de son refus ? Elle n'en fut pas certaine sur le moment. Il souriait dans le vague, et ils se séparèrent comme d'habitude, avec un long baiser humide et un peu gluant.
Plus tard, elle se reprocha un bref moment ce qui lui apparaissait à présent comme un caprice ; une petite vague de remord vint occuper son cerveau, vite chassée par la perspective d'une longue après-midi de travail sous une chaleur étouffante. Les mots n'étaient que des mots.
Le soir-même, elle se rendit compte que quelque chose avait changé. Le regard qu'il portait sur elle, ironique, un peu étonné aussi, semblait la découvrir pour la première fois. Ils dînèrent en silence, travaillèrent, allèrent se coucher. Il n'eut pas, au moment d'éteindre la lumière, le geste familier de lui découvrir les fesses pour les caresser ; elle n'osa rien solliciter, et s'endormit un peu péniblement.
Le lendemain, il partait plus tôt qu'elle. A 7 heures, il vint lui baiser le bout des doigts, et la réveilla ; elle feignit de continuer à dormir, pour mieux profiter des baisers doux et chauds qui couraient sur sa peau comme de légers insectes ; elle entrouvrit les yeux pour le voir, pas assez cependant pour qu'il se rendît compte de sa petite supercherie ; il avait toujours le même regard que la veille, et elle referma les yeux, un peu inquiète.
Les jours se suivirent et se ressemblèrent, étrangement. Le matin, quelques baisers légers dans un demi-sommeil. Le soir, ils se retrouvaient, échangeaient quelques banalités, travaillaient, s'endormaient. Au bout d'une semaine, elle réalisa qu'ils ne faisaient plus l'amour.
Elle s'en ouvrit à lui, s'en irrita même un peu. Il ne répondit rien, toujours avec ce même sourire un peu amer, un peu lointain. Elle pleura, cria, tempêta.
Alors, lentement, d'une voix si feutrée qu'il fallait tendre l'oreille pour en saisir les inflexions, il lui demanda de prononcer ces trois mêmes mots.
Un vertige la saisit. Il la regardait, si proche, si étrange, si terrifiant à présent, et elle se sentit envahie par une faiblesse insurmontable. C'était si facile, il suffisait d'écarter ses lèvres et d'articuler.
Elle ouvrit la bouche, la referma. Aucun son ne sortit. Elle tendit les bras, pitoyable, implorante. Elle resta ainsi, les mains ouvertes, les larmes ruisselant sur ses joues, longtemps après qu'il eut refermé la porte derrière lui.
L'amour, et après ?
L'amour... Cette idée qu'on se fait de sa propre nécessité. Cet égoïsme absolu, qui projette dans le regard d'un autre son être. Qui demande à cet autre de nous justifier.
Puisque nous ne sommes pas capables de le vouloir nous-même, nous lui demandons de porter notre existence. Nous lui imposons d'endosser notre désir de vivre. Tout amour fonctionne ainsi.
Mais alors, c'est bien l'amour, la pire des cruautés.
Puisque nous ne sommes pas capables de le vouloir nous-même, nous lui demandons de porter notre existence. Nous lui imposons d'endosser notre désir de vivre. Tout amour fonctionne ainsi.
Mais alors, c'est bien l'amour, la pire des cruautés.
vendredi 10 juillet 2009
y croire encore
La guêpe fit quelques tours pour rien, survolant à plaisir la toile cirée rouge.
Ernestine fronça le sourcil sans lever les yeux, et fit un petit geste agacé de la main gauche, tandis que sa main droite remontait ses lunettes un peu plus haut sur son nez fin et long. Ne tenant aucun compte de cet avertissement, la guêpe opérait déjà une approche savante du sucrier. Ernestine, toujours sans un regard vers l'audacieuse, saisit le petit couvercle oblong ; alors que l'insecte, ivre déjà de l'odeur du sucre, se posait sur les parallélépipèdes blancs, elle l'ensevelit d'un geste sec et précis.
On entendait à présent de petits vrombissements furieux ; Ernestine regarda enfin le sucrier, d'un air contrarié. Fallait-il laisser l'asphyxie suivre son cours ? Ernestine ne se sentait pas capable d'assumer jusqu'au bout sa place dans la hiérarchie des espèces. Elle prit le sucrier dans ses mains, et tout en maintenant soigneusement le couvercle fermé, se dirigea vers la porte de la cuisine, qui demeurait toujours ouverte par ces chaudes journées de juin. Au moment de libérer l'animal, elle eut une hésitation ; la guêpe, rendue furieuse par l'angoisse de la captivité, risquait fort de se retourner contre elle et de la piquer avec rage.
Au moment où elle se décidait enfin à entrouvrir le sucrier, avec mille précautions, elle se rendit compte que le vrombissement avait cessé ; la guêpe était morte. Le petit corps rayé, recroquevillé, semblait une ordure minuscule. Avec un soupir, Ernestine revint sur ses pas et jeta le contenu entier du sucrier dans la poubelle. Elle rinça l'ustensile, le déposa sur l'égouttoir, et revint à ses mots croisés.
En poudre, en dix lettres.
Il faut croire que l'ensemble du monde animal avait aujourd'hui des comptes à régler avec elle. Alors qu'elle tentait de rassembler ses esprits, le hurlement de Mina retentit dans la cour. Ernestine poussa un profond soupir, et, résigné, se dirigea à nouveau vers la porte, qu'elle ouvrit toute grande. La chatte chartreuse, sur le muret de pierre, entourée d'une nuée de soupirants velus, se trémoussait dans des postures non équivoques ; elle accompagnait sa danse érotique d'une série de cris, feulements et miaulements rauques, certainement délectables pour des oreilles félines, mais absoluent insupportables pour tout le reste du voisinage.
Nouveau dilemme ; disperser à grands coups de balais la meute, et enfermer Mina ? Elle ne pouvait se résigner à l'opération, pourtant bénigne, qui aurait débarrassé la chatte de ses envahissantes chaleurs. Jusqu'à présent, elle avait toujours trouvé à placer les nombreux rejetons de Mina, parmi les enfants et les petits enfants de ses amies et voisines ; mais tous les ans la sarabande reprenait, et durait parfois jusqu'à une semaine entière. Mina n'était pas de ces chattes discrètes qui vont assouvir leur vice au loin, cachant leur honte aux fins fonds des bois et des terrains vagues ; Ernestine, la regardant, songeait à ces couples adolescents cherchant l'asile de leur sexualité naissante au sein du foyer familial. Etait-elle, vis à vis de Mina, coupable elle aussi d'un regrettable laxisme parental ? Ernestine sourit, constatant le tour parfaitement absurde que prenait sa réflexion. Elle s'approcha du muret ; Mina détala, la meute à ses trousses.
Filant sur la route, la ribambelle miaulante obligea Simone, qui arrivait sur son vélo, à faire une embardée. Elle posa un pied sur le trottoir, et entreprit de se baisser pour ramasser les oranges qui avaient roulé à terre, précipités hors de la cagette qu'elle avait fixée sur le porte-bagage.
Ernestine se précipita à son aide.
« Ne t'inquiète pas, va, c'est pas la première fois que des chats me tricotent dans les pattes !
Cette saleté de Mina est encore en chaleur.
Eh bien, c'est naturel, non ? Tu ne la fais pas opérer !
Je sais, Simone, je sais...
Je t'avais amené des oranges ; Ange m'en a ramené douze kilos hier, je ne sais pas quoi en faire!
Merci, tu es bien gentille ; tu prends le café, au moins ?
Bien sûr, si je ne te dérange pas...
Comme si les visites pouvaient me déranger ! »
Les deux femmes s'installèrent dans la cuisine, la seule pièce un peu fraîche de la maison d'Ernestine. La lumière du début d'été, dorée, soyeuse, pénétrait par l'entrebaillement de la porte. Ernestine mit de l'eau à chauffer, et remit du sucre dans le sucrier, qui était sec à présent. Pendant qu'elle sortait son pot de café du frigo, Simone lui demanda :
« Alors, toujours dans tes mots croisés ?
Que veux-tu ma belle, il faut bien s'occuper ! Et puis ça me remue un peu le cerveau, ça m'oblige... Le café, tu le veux comment ?
Pas trop fort, dis, il est déjà tard ! Après je ne vais pas pouvoir dormir, et Ange va encore dire que je remue comme une puce.
C'est vrai que lui, il a jamais eu de problème pour s'endormir ! Même en cours de mathématique!
Surtout en cours de mathématique ! »
Dans un passé qui semblait déjà si lointain, Ange et Simone étaient deux écoliers et Ernestine, une institutrice de village, responsable d'une classe unique qui avait vu défiler sur ses bancs toutes les familles des environs. Avant Ange et Simone, il y avait eu leurs parents : Mathilde et François, Toussainte et Joseph. Ernestine estimait qu'elle avait formé deux générations d'habitants. Elle avait vu l'installation des nouvelles familles, le départ des anciennes ; elle avait constaté le remplacement progressif des chemises de cotons et des robes à volants par l'uniforme mondial des écoliers de tout pays : l'inévitable T-shirt et le pantalon de jeans que la mode faisait plus ou moins bleu, plus ou moins usé, plus ou moins large... Elle avait accepté avec sérénité ces modifications vestimentaires, qui ne s'accompagnaient pas à ses yeux d'une transformation réelle de ceux qui les revendiquaient. Les élèves restaient toujours des élèves, chahuteurs, bavards, indisciplinés, rêveurs, nuls en orthographe, insupportables et attachants. Elle avait vu se suivre les réformes : réforme des méthodes, réforme des programmes, réforme du vocabulaire – elle avait été un peu étonnée d'apprendre, quelques années avant sa retraite, qu'elle n'était plus institutrice mais « professeur des écoles ». Pourquoi pas après tout... Ernestine n'attachait pas énormément d'importance à ce genre de détails.
Après sa retraite, Ernestine avait regagné sa ville d'origine, à trente kilomètres du village où elle avait exercé. Il n'était pas rare que d'anciens élèves, qui avaient conservé avec elle des liens d'amitié, viennent lui rendre visite. Tout comme Simone aujourd'hui, ces villageois n'arrivaient jamais les mains vides ; tant il est vrai que les petits cadeaux de voisinage, légumes du jardin, confitures ou pâtisseries de ménage, herbes odorantes ramassées la veille dans le maquis tout proche, jouent un rôle prépondérant dans la sociabilité provinciale. Ernestine n'était pas en reste, ayant toujours au fond d'un placard de sa cuisine une boîte de chocolats et des petits biscuits pour accompagner le café frais qu'elle servait à ses visiteurs. Si le soir approchait, une petite liqueur était proposée, qu'il était d'usage de refuser une première fois, puis de boire lentement, en y trempant un gâteau sec qui absorbait comme une éponge le puissant liquide.
Simone avait déposé son chapeau de paille sur une chaise, et tournait à présent son café d'un geste appliqué. La petite tasse de porcelaine blanche, dont la forme gracieuse était délicieusement désuette, faisait un effet curieux posée sans soucoupe sur la toile cirée à carreaux rouges.
« Et ta famille ? Tout le monde va bien ?
Pascal marche bien, tu sais ! Tu serais étonnée de voir ses cahiers !
Connaissant sa mère, je ne suis pas étonnée du tout... Tu étais première partout, si mes souvenirs sont exacts.
Oh, moi... J'apprenais tout par coeur, j'étais une besogneuse. Pascal est vraiment très intelligent ; il lit tout ce qui lui tombe sous la main. Et il pose beaucoup de questions.
Ange aussi était très malin. S'il avait voulu travailler, il aurait fait ce qu'il aurait voulu.
Il était surtout malin pour inventer des sales coups ! Comment peux-tu ne pas lui en vouloir, de tout ce qu'il t'a fait voir ?
Mon Dieu, en quarante ans j'en ai vu d'autres ! Et je dois bien avouer qu'il avait un certain humour...
Tu étais surtout d'une patience de mouton ! »
Ernestine éclata de rire, et ferma quelques instants les yeux. Elle les rouvrit, redressant ses lunettes qui avaient à nouveau glissé sur son nez, et demanda :
« Et Jérôme ?
Jérôme va très bien, je l'ai laissé à maman pour la journée.
Elle doit être ravie !
Penses-tu, il la rend chèvre ! Il la ferait marcher sur les mains. Pour revenir à Pascal... »
Simone s'arrêta, et resta bouche ouverte, l'air un peu stupide. On aurait dit qu'elle ne savait plus parler. Ernestine ne s'en étonna pas ; Simone enfant avait déjà l'habitude de s'interrompre au moment de se lancer dans une argumentation complexe, ou bien avant de réciter une leçon, comme un coureur qui interromprait son élan pour mieux mesurer l'obstacle et évaluer ses chances.
« Oui, il y a quand même quelque chose que je voudrais te demander avec Pascal.
Vas-y, je t'écoute. Si je peux te conseiller, je le ferai.
Je sais que tu le feras, Ernestine. J'avoue que je ne sais pas trop par où commencer ... Voilà, sa maîtresse de cette année m'a plusieurs fois dit qu'il était vraiment, vraiment très très doué...
Et elle te suggère de lui faire sauter une classe, c'est ça ?
Si ça n'avait été que ça ! Pour tout te dire, elle m'a dit que Pascal était surdoué, et qu'il fallait qu'il change d'école.
Vraiment ?
Oui. Il y a un institut à Marseille, une sorte d'école pour surdoués. On leur fait faire du piano, de la peinture, et ils suivent un programme scolaire adapté à leur niveau.
Je vois... On les parque entre eux, comme des petits monstres, qu'on ne doit pas mélanger aux enfants normaux...
Ce n'est pas vraiment comme ça qu'elle me l'a présentée !
Oui, mais c'est comme ça que Pascal risque de le vivre. »
Simone se tut, et soupesa mentalement la sentence d'Ernestine. Elle releva le menton et sourit.
« Ta réaction ne me surprend pas. J'ai eu un peu la même. Mais Ange n'est pas de notre avis.
Tiens donc ! Mais qu'en pense-t-il alors, ton cher mari ?
Ange... Tu le connais, quand il commence à réfléchir, on ne sait pas trop où ça peut aller.
C'est le moins qu'on puisse dire !
Il s'est mis dans la tête que Pascal allait devenir comme lui, s'il n'allait pas dans cette école. Un cancre.
Je vois... »
Les souvenirs cascadaient en effet devant les yeux d'Ernestine. Un petit garçon souriant, charmant, absolument insupportable et furieusement attachant. Les petits rongeurs dissimulés au fond des poches et sortis au moment opportun sous le nez des fillettes terrorisées, les bagarres et leur cortège d'oeils pochés et de nez sanguinolents, les bancs recouverts de mine pilés qui enduisaient d'un noir indélébile les pantalons. Les larmes et les cris aussi, qui s'entendaient à l'autre bout du village lorsqu'il fallait faire signer les carnets scolaires... Et bien plus tard, quelques bêtises un peu plus graves, l'échec au collège, l'abandon des études, la reprise contrainte de l'exploitation familiale après un CAP passé sans enthousiasme.
Ange, enfant surdoué ? Laminé par une institution incapable de suivre son rythme ? Peut-être.
« Mais Pascal, il me semble, n'a pas du tout les mêmes problèmes de comportement que son père. Il se tient bien, il prend du plaisir à travailler...
Ange pense que ça ne peut pas durer. Il a peut-être raison.
Si tu es d'accord avec ton mari, pourquoi viens-tu me demander conseil ?
Je voudrais ton avis, avant de prendre une décision, parce que...
Oui ?
A vrai dire, il y a un problème d'argent. »
Ernestine ôta ses lunettes et les essuya du coin de sa blouse de coton – geste qui chez elle traduisait une certaine gêne. Derrière la façade humaniste, le projet social ambitieux et révolutionnaire...
« Laisse-moi deviner... L'institut est privé.
Oui. Et les droits d'inscription ne sont pas donnés.
Pas de système de bourse ?
Aucun, nous nous sommes renseigné.
Et comment se fait-il que l'institutrice de Pascal ait pu vous conseiller une chose pareille ?
Elle ne nous l'a pas vraiment conseillé, c'est Ange qui s'est renseigné tout seul après l'entretien avec cette dame. Elle, elle voulait plutôt l'envoyer à Paris, dans une boîte équivalente, mais publique.
A Paris ? Un gamin de huit ans ?
Oui, Marseille, ce serait mieux, tu comprends.
Simone, puisque tu es venue me demander mon avis, je vais te le donner. Vous allez au devant d'ennuis sérieux si vous vous lancez dans ce projet délirant. Parce qu'il est délirant, aussi bien sur le plan moral que sur le plan financier. Pascal doit rester dans un environnement normal, avec des enfants de son âge et de son milieu. Si tu l'envoies là-bas, Ange et toi vous allez le massacrer et sans doute le perdre.
Donc, tu nous le déconseilles ?
Je ne déconseille pas, j'interdis ! Et c'est l'ancienne maîtresse qui parle ! »
Simone sirota une gorgée de café, l'air ennuyé.
« Tu n'as jamais pu te faire obéir d'Ange.
Mais de toi, si.
Cette fois-ci, ça ne suffira pas, Ernestine. Il veut vendre la vigne.
Quelle bêtise ! »
Un silence un peu lourd s'installa entre les deux femmes, brisé par le roucoulement entêtant d'une tourterelle posée sur le toit. Simone vida sa tasse, la reposa sur la soucoupe et se leva.
« Ernestine, je te remercie, pour le café et pour tout le reste. Même si je sais que ça ne mènera pas à grand chose, je vais en reparler à Ange ce soir.
N'hésite pas à repasser, viens quand tu veux. La porte est ouverte.
Je sais. A bientôt. »
La silhouette un peu ronde de Simone disparut derrière le pâté de maison, bringuebalant sur son vélo, le chapeau posé à la diable sur le sommet du crâne. Ernestine, debout dans l'embrasure de la porte, essuyait ses lunettes.
Elle avait tort quand elle s'imaginait que parents et enfants restaient les mêmes, identiques sous les kaléidoscopes de la mode. L'époque était bien terminée, où les mômes, loin de toute catégorisation grandissaient à leur rythme. Oh, elle n'était pas de ceux qui se lamentent au souvenir d'un passé idéalisé, souvent pur fantasme entretenu par une nostalgie nauséabonde. Aucune enfance ne pouvait se vanter d'avoir pris place dans un âge d'or, et si les bambins étaient plus libres cinquante ans auparavant, c'est surtout parce que l'absence de toute perspective d'échappatoire interdisait à leurs parents de projeter sur eux leurs souhaits d'émancipation sociale. Le petit ouvrier doué n'échappait pas pour autant à l'usine au jour de ses quatorze ans, la petite paysanne apprenait à compter pour mieux tenir les livres de vente des oeufs, et le fils du pharmacien, bête à pleurer, partait victorieux au collège en bombant le torse sous sa veste de velours.
Mais l' indéniable progrès que représentait l'accès aux études pour tous, valait-il que toute une génération de parents avides lui sacrifient ainsi leurs petits ? Et que la vivacité d'esprit, la finesse, la rapidité d'un enfant se transforment en « compétences », en valeurs à faire fructifier, en capital pour lâcher le mot ? Quelle école spécialisée remplacera jamais les parties de football, les copains du quartier, la baignade après les cours et tous ces plaisirs qui ont toujours fait le sel de l'enfance ?
Elle se rassit, reprit son journal, et laissa ses yeux errer quelques instants dans le vide. Puis, d'un geste précis, elle inscrivit dans les cases du jeu, d'une écriture sèche, le mot : ESCAMPETTE.
Ernestine fronça le sourcil sans lever les yeux, et fit un petit geste agacé de la main gauche, tandis que sa main droite remontait ses lunettes un peu plus haut sur son nez fin et long. Ne tenant aucun compte de cet avertissement, la guêpe opérait déjà une approche savante du sucrier. Ernestine, toujours sans un regard vers l'audacieuse, saisit le petit couvercle oblong ; alors que l'insecte, ivre déjà de l'odeur du sucre, se posait sur les parallélépipèdes blancs, elle l'ensevelit d'un geste sec et précis.
On entendait à présent de petits vrombissements furieux ; Ernestine regarda enfin le sucrier, d'un air contrarié. Fallait-il laisser l'asphyxie suivre son cours ? Ernestine ne se sentait pas capable d'assumer jusqu'au bout sa place dans la hiérarchie des espèces. Elle prit le sucrier dans ses mains, et tout en maintenant soigneusement le couvercle fermé, se dirigea vers la porte de la cuisine, qui demeurait toujours ouverte par ces chaudes journées de juin. Au moment de libérer l'animal, elle eut une hésitation ; la guêpe, rendue furieuse par l'angoisse de la captivité, risquait fort de se retourner contre elle et de la piquer avec rage.
Au moment où elle se décidait enfin à entrouvrir le sucrier, avec mille précautions, elle se rendit compte que le vrombissement avait cessé ; la guêpe était morte. Le petit corps rayé, recroquevillé, semblait une ordure minuscule. Avec un soupir, Ernestine revint sur ses pas et jeta le contenu entier du sucrier dans la poubelle. Elle rinça l'ustensile, le déposa sur l'égouttoir, et revint à ses mots croisés.
En poudre, en dix lettres.
Il faut croire que l'ensemble du monde animal avait aujourd'hui des comptes à régler avec elle. Alors qu'elle tentait de rassembler ses esprits, le hurlement de Mina retentit dans la cour. Ernestine poussa un profond soupir, et, résigné, se dirigea à nouveau vers la porte, qu'elle ouvrit toute grande. La chatte chartreuse, sur le muret de pierre, entourée d'une nuée de soupirants velus, se trémoussait dans des postures non équivoques ; elle accompagnait sa danse érotique d'une série de cris, feulements et miaulements rauques, certainement délectables pour des oreilles félines, mais absoluent insupportables pour tout le reste du voisinage.
Nouveau dilemme ; disperser à grands coups de balais la meute, et enfermer Mina ? Elle ne pouvait se résigner à l'opération, pourtant bénigne, qui aurait débarrassé la chatte de ses envahissantes chaleurs. Jusqu'à présent, elle avait toujours trouvé à placer les nombreux rejetons de Mina, parmi les enfants et les petits enfants de ses amies et voisines ; mais tous les ans la sarabande reprenait, et durait parfois jusqu'à une semaine entière. Mina n'était pas de ces chattes discrètes qui vont assouvir leur vice au loin, cachant leur honte aux fins fonds des bois et des terrains vagues ; Ernestine, la regardant, songeait à ces couples adolescents cherchant l'asile de leur sexualité naissante au sein du foyer familial. Etait-elle, vis à vis de Mina, coupable elle aussi d'un regrettable laxisme parental ? Ernestine sourit, constatant le tour parfaitement absurde que prenait sa réflexion. Elle s'approcha du muret ; Mina détala, la meute à ses trousses.
Filant sur la route, la ribambelle miaulante obligea Simone, qui arrivait sur son vélo, à faire une embardée. Elle posa un pied sur le trottoir, et entreprit de se baisser pour ramasser les oranges qui avaient roulé à terre, précipités hors de la cagette qu'elle avait fixée sur le porte-bagage.
Ernestine se précipita à son aide.
« Ne t'inquiète pas, va, c'est pas la première fois que des chats me tricotent dans les pattes !
Cette saleté de Mina est encore en chaleur.
Eh bien, c'est naturel, non ? Tu ne la fais pas opérer !
Je sais, Simone, je sais...
Je t'avais amené des oranges ; Ange m'en a ramené douze kilos hier, je ne sais pas quoi en faire!
Merci, tu es bien gentille ; tu prends le café, au moins ?
Bien sûr, si je ne te dérange pas...
Comme si les visites pouvaient me déranger ! »
Les deux femmes s'installèrent dans la cuisine, la seule pièce un peu fraîche de la maison d'Ernestine. La lumière du début d'été, dorée, soyeuse, pénétrait par l'entrebaillement de la porte. Ernestine mit de l'eau à chauffer, et remit du sucre dans le sucrier, qui était sec à présent. Pendant qu'elle sortait son pot de café du frigo, Simone lui demanda :
« Alors, toujours dans tes mots croisés ?
Que veux-tu ma belle, il faut bien s'occuper ! Et puis ça me remue un peu le cerveau, ça m'oblige... Le café, tu le veux comment ?
Pas trop fort, dis, il est déjà tard ! Après je ne vais pas pouvoir dormir, et Ange va encore dire que je remue comme une puce.
C'est vrai que lui, il a jamais eu de problème pour s'endormir ! Même en cours de mathématique!
Surtout en cours de mathématique ! »
Dans un passé qui semblait déjà si lointain, Ange et Simone étaient deux écoliers et Ernestine, une institutrice de village, responsable d'une classe unique qui avait vu défiler sur ses bancs toutes les familles des environs. Avant Ange et Simone, il y avait eu leurs parents : Mathilde et François, Toussainte et Joseph. Ernestine estimait qu'elle avait formé deux générations d'habitants. Elle avait vu l'installation des nouvelles familles, le départ des anciennes ; elle avait constaté le remplacement progressif des chemises de cotons et des robes à volants par l'uniforme mondial des écoliers de tout pays : l'inévitable T-shirt et le pantalon de jeans que la mode faisait plus ou moins bleu, plus ou moins usé, plus ou moins large... Elle avait accepté avec sérénité ces modifications vestimentaires, qui ne s'accompagnaient pas à ses yeux d'une transformation réelle de ceux qui les revendiquaient. Les élèves restaient toujours des élèves, chahuteurs, bavards, indisciplinés, rêveurs, nuls en orthographe, insupportables et attachants. Elle avait vu se suivre les réformes : réforme des méthodes, réforme des programmes, réforme du vocabulaire – elle avait été un peu étonnée d'apprendre, quelques années avant sa retraite, qu'elle n'était plus institutrice mais « professeur des écoles ». Pourquoi pas après tout... Ernestine n'attachait pas énormément d'importance à ce genre de détails.
Après sa retraite, Ernestine avait regagné sa ville d'origine, à trente kilomètres du village où elle avait exercé. Il n'était pas rare que d'anciens élèves, qui avaient conservé avec elle des liens d'amitié, viennent lui rendre visite. Tout comme Simone aujourd'hui, ces villageois n'arrivaient jamais les mains vides ; tant il est vrai que les petits cadeaux de voisinage, légumes du jardin, confitures ou pâtisseries de ménage, herbes odorantes ramassées la veille dans le maquis tout proche, jouent un rôle prépondérant dans la sociabilité provinciale. Ernestine n'était pas en reste, ayant toujours au fond d'un placard de sa cuisine une boîte de chocolats et des petits biscuits pour accompagner le café frais qu'elle servait à ses visiteurs. Si le soir approchait, une petite liqueur était proposée, qu'il était d'usage de refuser une première fois, puis de boire lentement, en y trempant un gâteau sec qui absorbait comme une éponge le puissant liquide.
Simone avait déposé son chapeau de paille sur une chaise, et tournait à présent son café d'un geste appliqué. La petite tasse de porcelaine blanche, dont la forme gracieuse était délicieusement désuette, faisait un effet curieux posée sans soucoupe sur la toile cirée à carreaux rouges.
« Et ta famille ? Tout le monde va bien ?
Pascal marche bien, tu sais ! Tu serais étonnée de voir ses cahiers !
Connaissant sa mère, je ne suis pas étonnée du tout... Tu étais première partout, si mes souvenirs sont exacts.
Oh, moi... J'apprenais tout par coeur, j'étais une besogneuse. Pascal est vraiment très intelligent ; il lit tout ce qui lui tombe sous la main. Et il pose beaucoup de questions.
Ange aussi était très malin. S'il avait voulu travailler, il aurait fait ce qu'il aurait voulu.
Il était surtout malin pour inventer des sales coups ! Comment peux-tu ne pas lui en vouloir, de tout ce qu'il t'a fait voir ?
Mon Dieu, en quarante ans j'en ai vu d'autres ! Et je dois bien avouer qu'il avait un certain humour...
Tu étais surtout d'une patience de mouton ! »
Ernestine éclata de rire, et ferma quelques instants les yeux. Elle les rouvrit, redressant ses lunettes qui avaient à nouveau glissé sur son nez, et demanda :
« Et Jérôme ?
Jérôme va très bien, je l'ai laissé à maman pour la journée.
Elle doit être ravie !
Penses-tu, il la rend chèvre ! Il la ferait marcher sur les mains. Pour revenir à Pascal... »
Simone s'arrêta, et resta bouche ouverte, l'air un peu stupide. On aurait dit qu'elle ne savait plus parler. Ernestine ne s'en étonna pas ; Simone enfant avait déjà l'habitude de s'interrompre au moment de se lancer dans une argumentation complexe, ou bien avant de réciter une leçon, comme un coureur qui interromprait son élan pour mieux mesurer l'obstacle et évaluer ses chances.
« Oui, il y a quand même quelque chose que je voudrais te demander avec Pascal.
Vas-y, je t'écoute. Si je peux te conseiller, je le ferai.
Je sais que tu le feras, Ernestine. J'avoue que je ne sais pas trop par où commencer ... Voilà, sa maîtresse de cette année m'a plusieurs fois dit qu'il était vraiment, vraiment très très doué...
Et elle te suggère de lui faire sauter une classe, c'est ça ?
Si ça n'avait été que ça ! Pour tout te dire, elle m'a dit que Pascal était surdoué, et qu'il fallait qu'il change d'école.
Vraiment ?
Oui. Il y a un institut à Marseille, une sorte d'école pour surdoués. On leur fait faire du piano, de la peinture, et ils suivent un programme scolaire adapté à leur niveau.
Je vois... On les parque entre eux, comme des petits monstres, qu'on ne doit pas mélanger aux enfants normaux...
Ce n'est pas vraiment comme ça qu'elle me l'a présentée !
Oui, mais c'est comme ça que Pascal risque de le vivre. »
Simone se tut, et soupesa mentalement la sentence d'Ernestine. Elle releva le menton et sourit.
« Ta réaction ne me surprend pas. J'ai eu un peu la même. Mais Ange n'est pas de notre avis.
Tiens donc ! Mais qu'en pense-t-il alors, ton cher mari ?
Ange... Tu le connais, quand il commence à réfléchir, on ne sait pas trop où ça peut aller.
C'est le moins qu'on puisse dire !
Il s'est mis dans la tête que Pascal allait devenir comme lui, s'il n'allait pas dans cette école. Un cancre.
Je vois... »
Les souvenirs cascadaient en effet devant les yeux d'Ernestine. Un petit garçon souriant, charmant, absolument insupportable et furieusement attachant. Les petits rongeurs dissimulés au fond des poches et sortis au moment opportun sous le nez des fillettes terrorisées, les bagarres et leur cortège d'oeils pochés et de nez sanguinolents, les bancs recouverts de mine pilés qui enduisaient d'un noir indélébile les pantalons. Les larmes et les cris aussi, qui s'entendaient à l'autre bout du village lorsqu'il fallait faire signer les carnets scolaires... Et bien plus tard, quelques bêtises un peu plus graves, l'échec au collège, l'abandon des études, la reprise contrainte de l'exploitation familiale après un CAP passé sans enthousiasme.
Ange, enfant surdoué ? Laminé par une institution incapable de suivre son rythme ? Peut-être.
« Mais Pascal, il me semble, n'a pas du tout les mêmes problèmes de comportement que son père. Il se tient bien, il prend du plaisir à travailler...
Ange pense que ça ne peut pas durer. Il a peut-être raison.
Si tu es d'accord avec ton mari, pourquoi viens-tu me demander conseil ?
Je voudrais ton avis, avant de prendre une décision, parce que...
Oui ?
A vrai dire, il y a un problème d'argent. »
Ernestine ôta ses lunettes et les essuya du coin de sa blouse de coton – geste qui chez elle traduisait une certaine gêne. Derrière la façade humaniste, le projet social ambitieux et révolutionnaire...
« Laisse-moi deviner... L'institut est privé.
Oui. Et les droits d'inscription ne sont pas donnés.
Pas de système de bourse ?
Aucun, nous nous sommes renseigné.
Et comment se fait-il que l'institutrice de Pascal ait pu vous conseiller une chose pareille ?
Elle ne nous l'a pas vraiment conseillé, c'est Ange qui s'est renseigné tout seul après l'entretien avec cette dame. Elle, elle voulait plutôt l'envoyer à Paris, dans une boîte équivalente, mais publique.
A Paris ? Un gamin de huit ans ?
Oui, Marseille, ce serait mieux, tu comprends.
Simone, puisque tu es venue me demander mon avis, je vais te le donner. Vous allez au devant d'ennuis sérieux si vous vous lancez dans ce projet délirant. Parce qu'il est délirant, aussi bien sur le plan moral que sur le plan financier. Pascal doit rester dans un environnement normal, avec des enfants de son âge et de son milieu. Si tu l'envoies là-bas, Ange et toi vous allez le massacrer et sans doute le perdre.
Donc, tu nous le déconseilles ?
Je ne déconseille pas, j'interdis ! Et c'est l'ancienne maîtresse qui parle ! »
Simone sirota une gorgée de café, l'air ennuyé.
« Tu n'as jamais pu te faire obéir d'Ange.
Mais de toi, si.
Cette fois-ci, ça ne suffira pas, Ernestine. Il veut vendre la vigne.
Quelle bêtise ! »
Un silence un peu lourd s'installa entre les deux femmes, brisé par le roucoulement entêtant d'une tourterelle posée sur le toit. Simone vida sa tasse, la reposa sur la soucoupe et se leva.
« Ernestine, je te remercie, pour le café et pour tout le reste. Même si je sais que ça ne mènera pas à grand chose, je vais en reparler à Ange ce soir.
N'hésite pas à repasser, viens quand tu veux. La porte est ouverte.
Je sais. A bientôt. »
La silhouette un peu ronde de Simone disparut derrière le pâté de maison, bringuebalant sur son vélo, le chapeau posé à la diable sur le sommet du crâne. Ernestine, debout dans l'embrasure de la porte, essuyait ses lunettes.
Elle avait tort quand elle s'imaginait que parents et enfants restaient les mêmes, identiques sous les kaléidoscopes de la mode. L'époque était bien terminée, où les mômes, loin de toute catégorisation grandissaient à leur rythme. Oh, elle n'était pas de ceux qui se lamentent au souvenir d'un passé idéalisé, souvent pur fantasme entretenu par une nostalgie nauséabonde. Aucune enfance ne pouvait se vanter d'avoir pris place dans un âge d'or, et si les bambins étaient plus libres cinquante ans auparavant, c'est surtout parce que l'absence de toute perspective d'échappatoire interdisait à leurs parents de projeter sur eux leurs souhaits d'émancipation sociale. Le petit ouvrier doué n'échappait pas pour autant à l'usine au jour de ses quatorze ans, la petite paysanne apprenait à compter pour mieux tenir les livres de vente des oeufs, et le fils du pharmacien, bête à pleurer, partait victorieux au collège en bombant le torse sous sa veste de velours.
Mais l' indéniable progrès que représentait l'accès aux études pour tous, valait-il que toute une génération de parents avides lui sacrifient ainsi leurs petits ? Et que la vivacité d'esprit, la finesse, la rapidité d'un enfant se transforment en « compétences », en valeurs à faire fructifier, en capital pour lâcher le mot ? Quelle école spécialisée remplacera jamais les parties de football, les copains du quartier, la baignade après les cours et tous ces plaisirs qui ont toujours fait le sel de l'enfance ?
Elle se rassit, reprit son journal, et laissa ses yeux errer quelques instants dans le vide. Puis, d'un geste précis, elle inscrivit dans les cases du jeu, d'une écriture sèche, le mot : ESCAMPETTE.
mercredi 3 juin 2009
Amère fête des mères
Chaque année, le dernier dimanche de mai, tous les écoliers de France récitent des compliments sucrés louant la tendresse, la bienveillance, la sollicitude éternelle des « mamans ». Ils offriront ensuite de jolis cadeaux bricolés en classe sous l’œil attentif de l’institutrice, selon l’image d’Epinal en vigueur dans notre pays.
La bonne mère, celle-là même que décrivent les dits compliments, se doit d’accepter ces présents avec ravissement. Ne sont-ils pas offerts par les petits êtres chéris, les doux trésors qu’elle aime tant ? Depuis son instauration, la fête des mères célèbre ainsi beaucoup moins la maternité triomphante que la toute puissante dictature de l’enfant sur sa mère. Dictature consentie avec joie par cette dernière, direz-vous ; mais cette tyrannie, qui s’exprime par l’appréhension de l’enfant comme seul centre d’intérêt, unique souci et récompense suprême de toute une existence, est-elle affaiblie pour être acceptée ?
La fête des mères est pour cette raison un rite impossible à refuser. S’en écarter revient à s’exclure d’une imagerie contemporaine naïve qui valorise la mère dévouée et consentante, heureuse dans son aliénation – et qui classe toutes celles qui voudraient proposer une représentation alternative de la maternité dans les rangs des « mauvaises mères ». Qu’on y réfléchisse seulement quelques minutes : quelle mère, sinon une mère dénaturée, peut expliquer à son enfant que le poème qui la transforme en génie tutélaire du foyer, et que le fer à repasser offert par toute la famille assemblée, loin de la combler, l’humilient et la maintiennent dans un univers domestique étriqué et accablant ? Comment faire comprendre à de jeunes bambins conditionnés par la publicité, enrégimentés par les institutions, que sous cette mascarade annuelle se dissimule – mal – le spectre récurrent de la propagande nataliste, qui rêve de repeupler la France en engrossant ses ventres, qui glorifie la femme au foyer et stigmatise celle qui travaille ? Qu’être mère n’est pas forcément le meilleur rôle d’une vie, et à coup sûr, pas le seul ? « Tu vas lui faire de la peine », « ça lui fait tellement plaisir » ; ces petites phrases sont, tous les ans, bien souvent prononcées ce fameux dimanche, étouffant dans l’œuf toute velléité de rébellion contre cette fête qui n’en est pas une pour tout le monde.
Mais les enfants ne sont ici que de simples instruments, manipulateurs parce que manipulés. C’est bien sûr aux adultes qui perpétuent cette escroquerie que ce discours devrait s’adresser. Malheureusement, tous font la sourde oreille. Elle peut bien protester, la « maman » étouffée sous les fleurs ; il n’y a personne pour l’écouter. Mais a-t-on jamais demandé l’avis des mères pour leur « faire leur fête » ?
La bonne mère, celle-là même que décrivent les dits compliments, se doit d’accepter ces présents avec ravissement. Ne sont-ils pas offerts par les petits êtres chéris, les doux trésors qu’elle aime tant ? Depuis son instauration, la fête des mères célèbre ainsi beaucoup moins la maternité triomphante que la toute puissante dictature de l’enfant sur sa mère. Dictature consentie avec joie par cette dernière, direz-vous ; mais cette tyrannie, qui s’exprime par l’appréhension de l’enfant comme seul centre d’intérêt, unique souci et récompense suprême de toute une existence, est-elle affaiblie pour être acceptée ?
La fête des mères est pour cette raison un rite impossible à refuser. S’en écarter revient à s’exclure d’une imagerie contemporaine naïve qui valorise la mère dévouée et consentante, heureuse dans son aliénation – et qui classe toutes celles qui voudraient proposer une représentation alternative de la maternité dans les rangs des « mauvaises mères ». Qu’on y réfléchisse seulement quelques minutes : quelle mère, sinon une mère dénaturée, peut expliquer à son enfant que le poème qui la transforme en génie tutélaire du foyer, et que le fer à repasser offert par toute la famille assemblée, loin de la combler, l’humilient et la maintiennent dans un univers domestique étriqué et accablant ? Comment faire comprendre à de jeunes bambins conditionnés par la publicité, enrégimentés par les institutions, que sous cette mascarade annuelle se dissimule – mal – le spectre récurrent de la propagande nataliste, qui rêve de repeupler la France en engrossant ses ventres, qui glorifie la femme au foyer et stigmatise celle qui travaille ? Qu’être mère n’est pas forcément le meilleur rôle d’une vie, et à coup sûr, pas le seul ? « Tu vas lui faire de la peine », « ça lui fait tellement plaisir » ; ces petites phrases sont, tous les ans, bien souvent prononcées ce fameux dimanche, étouffant dans l’œuf toute velléité de rébellion contre cette fête qui n’en est pas une pour tout le monde.
Mais les enfants ne sont ici que de simples instruments, manipulateurs parce que manipulés. C’est bien sûr aux adultes qui perpétuent cette escroquerie que ce discours devrait s’adresser. Malheureusement, tous font la sourde oreille. Elle peut bien protester, la « maman » étouffée sous les fleurs ; il n’y a personne pour l’écouter. Mais a-t-on jamais demandé l’avis des mères pour leur « faire leur fête » ?
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